Fusil d'infanterie Suisse 1842/59 Burnand-Prélaz

1842
  • Pays: Suisse
  • Système de mise à feu: Système à percussion
  • Calibre: 18mm (.69") Minié

Tout comme beaucoup d’autres pays dans les années 1830 et au début des années 1840, la Suisse fit sa transition du système de mise à feu à silex au système à percussion ; c’est ainsi qu’en 1842, un modèle de fusil d’infanterie fut adopté de même qu’une culasse et chien standardisés afin de transformer des fusils à silex encore en état. Les armes rayées étaient naturellement appréciées à cette époque déjà, mais la tendance était plutôt de réserver ce type d’arme pour des tireurs habiles tels que les chasseurs (excepté les fusils P51 et P53 britanniques). Les fantassins de base étaient en règle générale considérés comme bien trop bêtes, voire indignes pour être équipés d’une telle arme de précision. Néanmoins, grâce aux témoignages réunis lors de la guerre de Crimée, l’introduction d’armes à canon rayé au niveau de l’infanterie commença et devint courante dans les années 1850 et puis au début des années 1860. La Prusse avait naturellement fait le saut directement au chargement par culasse dans les années 1840. Le chemin que la Suisse a suivi pour arriver à sa première arme rayée pour fantassin est étroitement lié à l’histoire de Colonel Edouard Burnand et à celle de Joseph Prélaz, armurier à Vevey.

En 1855, Burnand était déjà impliqué depuis quelques mois dans une étude relative à l’amélioration du fusil 1842. Lors d’un de ses voyages en carrosse, il se fait conter les exploits au tir d’un certain Mr Prélaz par son cocher. Curieux, Burnand va à la rencontre de Prélaz et découvre que celui-ci travaille sur un moyen d’optimiser les carabines de tir.  En voyant les travaux de Prélaz, Burnand eu l’intuition que les principes employés pourraient être appliqués à un fusil d’infanterie.  Il fut noté que la carabine créée par Prélaz était précise jusqu’à 1200m et de ce fait incita l’intérêt non seulement de l’ambassadeur de Russie en Suisse, mais aussi d’officiers de France et de Grande-Bretagne. N’oublions pas qu’à cette époque la guerre de Crimée faisait rage et que chaque belligérant est à la recherche d’une arme permettant de lui donner l’avantage. La Russie a même réfléchi à conclure un éventuel contrat !

Le secret de la carabine Prélaz se situait dans la combinaison d’une balle ogivale à culot plat et d’un canon rayé de deux rayures paraboliques. Cependant, pour atteindre une précision optimale, il était nécessaire de charger l’arme soigneusement avec la charge, une bourre graissée et la balle.  Le calibre indiqué était de 12mm.  Comme indiqué plus haut, la carabine incita beaucoup d’intérêts en Europe. En conséquence Burnand et Prélaz firent de nombreux voyages afin de faire des démonstrations de tir devant les commissions d’armements de nombreux pays d’Europe.  Une anecdote amusante est notée dans le journal privé du Colonel Burnand : elle fait allusion à une démonstration devant des officiers Français, parmi lesquels le fameux Mr. Minié, qui était extrêmement mécontent de la précision de la carabine de ces deux morveux de Suisse et gronda les fantassins qui assistaient à la démonstration et qu’ils applaudissaient un bon tir. Malheureusement, malgré maintes sollicitations et les avantages offerts par la carabine, il n’y a eu aucun preneur.  Son petit calibre (pour l’époque), ainsi que son chargement délicat, furent perçus, justement d’ailleurs, comme étant incompatibles avec les exigences d’une arme de fantassin.

Épuisés et déçus de leurs aventures à l’étranger, Prélaz et Burnand retournèrent à la case départ pour essayer d’adapter l’idée de base de Prélaz au fusil 1842 standard. Il fit des tests exhaustifs en utilisant les contreforts du château de Carrouge en guise de bute et arriva à une solution adéquate. Le canon rayé de ses deux rayures paraboliques sans jarret, qui donnait pleine satisfaction avec un petit calibre, s’avéra nettement moins performant en 18mm.  Il fut donc abandonné en faveur d’un canon rayé à quatre rayures d’un pas d’un tour en 160cm. La balle d’origine fut elle aussi abandonnée en faveur d’une balle de type Minié de 36g élaborée lors de leurs essais. La hausse assez particulière, mais simple à utiliser, fut le résultat d’essais particulièrement exhaustifs.  Enfin, suite à d’inévitables machinations politiques, la transformation fut adoptée par le Conseil Fédéral par décret le 20 Janvier 1859.  L’un des obstacles majeurs à affronter était de justifier qu’une telle transformation était fondamentalement nécessaire car on envisageait déjà d’adopter de nouveaux fusils en calibre 10,5mm pour l’infanterie, le calibre ayant fait ses preuves depuis 1851 (il fallut tout de même attendre 1863 pour en arriver là). Les fusils 1842, y compris ceux issus d’une transformation du système à silex, avec une âme de canon entre 17,7mm et 18,15mm, étaient considérés comme aptes à être modernisés au système dénommé depuis lors “Burnand-Prélaz”.

La hausse de ces fusils est assez curieuse car elle comprend tout simplement un plot sur lequel une feuille en forme de lire pivotante est montée.  Bien que cette feuille puisse être positionnée à n’importe quel angle par rapport au plot, trois graduations sont gravées sur la feuille pour 400, 600 et 800 pas, à aligner avec une ligne de repère sur le plot. La hausse de combat pour 200 pas est simplement constituée d’une fente dans la surface supérieure du plot.  On notera aussi que la hausse fixe selon le modèle 1842 sur la queue du bouchon de culasse fut conservée.

L’édition d’octobre 1857 de la Revue Militaire Suisse contient une énumération des critères d’évaluation de ces fusils transformés :

1. Précision : testé à 200 pas (~150m), 400 pas (~300m), 600 pas (~450m) et 800 pas (~600m). Pour les tirs à 200 et 400 pas, la cible était de 12,1’x 9’ et 19’x10,6’ pour les tirs à 600 and 800 pas.

2. Pénétration : testé à 600 pas contre une pile de planches en sapin d’une épaisseur d’un pouce.  En moyenne, les balles transpercèrent trois planches pour venir se loger dans la quatrième.

3. Recul : testé au moyen d’un dynamomètre ; la moyenne est de 39 livres. (17,7 kg)

4. Facilité de chargement.

5. Influence de l’encrassement sur la précision : testé en tirant une première série de 60 coups à 600 pas, laissant le fusil en état sans nettoyage jusqu’au lendemain, suivie d’une deuxième série de 60 coups.

6. Facilité de production des munitions. Il fut noté que la confection de cartouches même au niveau des troupes ne présentait aucune difficulté particulière.

7. Manutention générale et nettoyage du fusil.

8. La capacité du fusil à tirer des munitions de type antérieur.

9. Facilité de transformation et considération économiques.

Le huitième critère est intéressant car ils ont anticipé l’éventualité de devoir mobiliser les troupes avant que tous les fusils soient transformés et/ou que la production des nouvelles munitions soit insuffisante ou interrompue.  Dans ces circonstances, l’infanterie se trouverait avec un mélange de fusils lisses et rayés ou n’aurait accès qu’à des munitions pour armes lisses.  Les fusils transformés furent donc testés avec des cartouches destinées au fusil 1842.  Le résultat fut bien évidemment une perte de précision, mais néanmoins meilleur que celle d’un fusil 1842 non-transformé.

L’absence de succès commercial finira par aigrir les relations entre Prélaz and Burnand et mit fin à leur collaboration.  Prélaz continua son métier d’armurier tandis que Burnand fut nommé directeur général de SIG Neuhausen (alors sous contrôle fédéral) en 1860.  SIG Neuhausen partage l’exécution des transformations avec l’entreprise privé Erlach à Thoune.  Durant le mandat de dix ans de Burnand, un certain Johann-Friedrich Vetterli fut rappelé de Londres pour venir travailler à SIG.  Lorsque Burnand a quitté la SIG, la nouvelle génération d’armement d’infanterie, sous la forme du fameux fusil à répétition Vetterli était quasiment prête.

La grande majorité de ces fusils transformés fut par la suite modifiés une dernière fois au chargement par culasse en étant doté d’un boîtier Milbank-Amsler.

Le fusil présenté ci-dessus a heureusement conservé tous ces poinçons et marquages. Il fut fabriqué par Beuret Frères, une manufacture d’arme à Liège qui profita d’un excellent rapport avec la Suisse depuis le début des années 1840 jusqu’en 1870.  Lors de la transformation, une dernière petite modification fut apportée au fusil, ceci étant de creuser légèrement le bout de la tête de la baguette afin de ne pas endommager le nez conique de la balle lors du chargement.